La relation analytico-dialectique

L’idée d’une proximité ou d’une similarité entre l’analyse et la discipline révèle une manière de faire de l’analyse un vecteur disciplinaire. L’analyse va porter la discipline, et porter la discipline en un sens où elle est proprement reliée à une science de l’Homme. C’est dire que cette dernière relève du regard dirigé vers celui qui est à la fois le différent et le même, l’autre et moi-même. Le projet conçoit ici une analyse de l’analyse, un éclairage sur le fait que l’on se connait tel qu’en même temps on est capable et on est en train de connaître. La capacité de connaître est un prérequis en Sciences humaines, une compétence du sujet connaissant de connaître l’autre. Cependant, se connaître tandis que l’on connaît implique surtout une analyse de soi, et sans doute déjà d’une analyse de soi comme un autre, comme Paul Ricœur l’appelait de ses vœux. Autrement dit, je m’analyse comme j’analyserais un autre, avec la même distance, avec un caractère impersonnel identique : c’est déjà une justification de l’objectivité nécessaire des sciences humaines.

Mais nous indiquons, ceci étant donné, qu’il n’y a du scientifique dans la connaissance de l’humain en tant qu’humain, ou du moins dans toute analyse qui porte sur l’humain, que tant qu’elle reconnait qu’il est être de relation (c’est-à-dire qu’il ne peut pas être pris isolément), que là où il y a justement une mesure de la proximité entre moi et l’autre, en tant qu’objectivation de la distance entre le chercheur et son objet de recherche, rappelant ce que Max Weber nommait la neutralité axiologique. Objectiver ce lien qui est un fait de l’analyse, qui me rend visible tandis que j’analyse l’autre, est en effet proche, nous le verrons, du mouvement de l’autre, voire des autres, vers moi que l’on rapproche des disciplines telles que la sociologie. L’autre versant de ce lien consiste symétriquement en un mouvement de moi vers l’autre, car tandis que je m’analyse, je recueille les fruits résultant de cette introspection pour les appliquer, toujours avec une certaine distance, à l’analyse de l’autre, sachant que l’autre est un parmi tant d’autres. C’est un mouvement que l’on rencontre dans des disciplines telles que la psychanalyse.

Décrivons les deux démarches distinctes, les deux mouvements, qui par ailleurs s’illustrent en psychanalyse lors de la cure par les termes de transfert et de contre-transfert. D’un côté, on a un sujet humain qui se prête d’emblée à l’introspection. Il puise en lui-même les éléments qui vont servir à la connaissance de son être. En lui-même, il va trouver des figures qui ne sont pas à proprement parler les siennes. En fait, tout se passe comme si mon être était mêlé de l’autre. Le « Je » ne peut pas faire l’expérience d’un soi pur. De plus, cette tentative de se connaître qui cependant le ramène à l’autre, induit qu’il y a sans doute un autre que l’ego peux connaître en lui. De là, le soi acquière une connaissance de l’autre du fond de son être propre, jusqu’à ce que dans un mouvement de retour au monde, il confronte ces éléments de savoirs acquis en lui avec le monde extérieur, avec l’autre, comme dans une nouvelle rencontre avec autrui, cette dernière étant faite du dehors. On a ici un mouvement qui va de l’intérieur vers l’extérieur, sachant que le soi est pris comme unité de référence. Nous donnons, comme exemplification de ce mouvement, la méthode psychanalytique, en tout cas en ce que son fondateur a réalisé son auto-analyse, avant de procéder à la cure à proprement dite, c’est-à-dire avant de chercher à traiter l’autre.

L’enjeu ici est de situer le lien entre la formation d’une analyse que le sujet analysant s’applique à lui-même avant de former une analyse de l’autre. Tout se passe comme si la mesure de l’intéressement à soi débordait vers un intéressement à l’autre. Je suis porté sur moi-même jusqu’à un certain seuil où je me fuis. Et cette fuite de moi-même me conduit vers l’autre.

D’un autre côté, en partant d’une démarche inverse qui est celle du dehors vis-à-vis de moi-même, c’est en tant que sujet que je vais chercher à analyser l’autre. L’autre devient donc mon objet. Mais il y a que cet objet, que je prends, est sujet, et sujet comme moi. Il reste que s’intéresser à l’autre opère un retour vers moi-même. Il y a alors trois temps. D’abord je regarde en dehors de moi pour y trouver un sujet. Ce sujet, ensuite, je tente de l’objectiver. Et ce n’est que dans un troisième temps que je reviens vers moi, en raison probablement de la proximité de mon objet vis-à-vis de moi-même. On a un mouvement d’ensemble qui part de l’extérieur avant de revenir à soi.

On peut imaginer une troisième étape, où la connaissance de soi est le pendant de la connaissance de l’autre, et inversement. Nous voulons penser la connaissance de soi comme finalité, et commencement, de la connaissance de l’autre. Il ne s’agit pas de rentrer dans une pure connaissance de soi, selon par exemple l’invitation auquel nous convie l’inscription située sur le fronton du temple de Delphes, celle du « Connais-toi toi-même ». Il s’agit plutôt de donner une origine mais aussi un devenir à la connaissance de soi, qui seraient constitués par la connaissance de l’autre. D’une part, dans l’autre comme origine de la connaissance de moi-même, autrui est premier. Je commence par m’intéresser à l’autre avant d’en venir à mon propre sort. D’autre part, dans l’autre comme fin de ma connaissance de moi-même, je me prends pour point de départ, et cette analyse de soi ne fait que me conduire à la connaissance de l’autre.

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